Désinformation en santé : pourquoi le vide éditorial nourrit les fake news

Par Thomas Nardone, Directeur conseil associé

Un tiers des jeunes croient que les vaccins ARN messager causent des dommages irréversibles*. Pas parce que la science leur a menti, mais parce que personne ne leur a parlé clairement. La désinformation en santé a un complice silencieux : ceux qui savent et qui ne disent rien. Ou qui disent mal.

Quand le silence laisse place aux fake news

La santé est un secteur paradoxal. Jamais autant de recherches n’ont été publiées. Et pourtant, une défiance persistante s’est installée envers les institutions, les laboratoires et les experts.

Pourquoi ? Parce que le discours médical et pharmaceutique s'est longtemps construit sur la précaution, le jargon et les formulations prudentes. Un langage conçu pour ne pas être attaqué. Et qui, précisément, a creusé le fossé avec le public.

Dans ce vide, d'autres ont parlé. Plus simplement. Plus vite. Avec plus d'assurance. Et dans l'économie de l'attention, la parole la plus simple finit souvent par passer pour la plus vraie. Sur TikTok, des influenceurs recommandent l'ingestion de bleu de méthylène contre la fatigue, des régimes détox sans validation clinique ou des "astuces santé" présentées avec les codes visuels de l'autorité médicale. L'épisode Raoult a montré l'autre face du problème : une voix scientifique reconnue peut aussi nourrir la confusion. La désinformation n'a pas besoin d'être anonyme pour faire des dégâts.

Une stratégie nationale contre la désinformation en santé

Face à l’ampleur du phénomène, les pouvoirs publics commencent d’ailleurs à s’en saisir. En janvier, le gouvernement français a annoncé le lancement d’une stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, signe que le sujet n’est plus seulement un débat scientifique ou médiatique, mais un véritable enjeu de santé publique.

Mais la désinformation en santé ne circule plus seulement sur les réseaux sociaux. Elle s’insère désormais dans les nouveaux outils de recherche utilisés par les internautes. Aujourd'hui, ChatGPT est devenu la première porte d'entrée de nombreux patients lorsqu'ils cherchent des informations sur leurs symptômes. Les LLM agrègent l'information sans hiérarchie éditoriale : le contenu rigoureux y côtoie le contenu fantaisiste, avec la même apparence d’autorité.

Dans ce contexte, des créateurs de contenus comme le médecin Jimmy Mohamed ou la chercheuse Océane Sorel, DVM, PhD, plus connue sous le nom de The French Virologist, jouent un rôle nouveau : celui de traducteurs de preuves, capables de vulgariser la science avec les codes des plateformes.

La preuve existe. Mais elle reste souvent illisible

C’est l’un des angles morts de la communication scientifique. Les données sont solides et abondantes : essais cliniques, études, avis des agences sanitaires... Mais elles sont difficilement lisibles pour le grand public.
Dans cet espace, le doute s’installe. Non pas faute de preuves, mais faute d’explications.

C’est exactement l’enjeu du storyproving que j’évoquais dans mon précédent article : la crédibilité ne repose plus seulement sur l’existence de preuves, mais sur la capacité à les rendre compréhensibles. Et en santé, cette exigence prend une dimension particulière.

Ce que cela change pour la communication scientifique

Pour les directions communication des laboratoires et des biotechs, la désinformation n’est donc plus seulement un risque réputationnel à gérer en cellule de crise.

La réponse est d’abord éditoriale. Elle consiste à rendre les preuves accessibles sans les trahir, à expliquer les données plutôt qu’à les empiler, et à produire des contenus que les audiences comprennent (pas seulement que les équipes scientifiques et réglementaires valident).

Dans un environnement où l'IA amplifie indistinctement le vrai et le faux, produire des contenus clairs et vérifiables n'est plus une option. Car lorsque la parole scientifique devient floue ou silencieuse, le vide éditorial se remplit très vite de fake news.

* Etude de la Fondation Jean-Jaurès : « La mésinformation scientifique des jeunes à l’heure des réseaux sociaux ».

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